Mannes urbaines

de Philippe Crismer

Jean Pierre Müller est urbain. Il réside dans la ville. Il peint l’homme dans la ville.


À ses débuts, je le sens proche des néo-fauves berlinois ; les gratte-ciels lui servent de longues trames sur lesquelles il projette rythmes et couleurs. À leurs pieds, hommes et femmes se rencontrent ou s’évitent. Ensuite à force de travail, et de maîtrise des techniques, ses toiles gagnent en format, en chromatisme, en légèreté, mais aussi en signification.


Jean Pierre noue aussi volontiers des contacts humains. Passionné par toutes les musiques, il réalise des interventions où la peinture et la musique se conjuguent. Les questions que sa peinture suscite l’amènent à partager, aux quatre coins de la terre, avec des anthropologues, historiens, physiciens ou enseignants. Admirateur de la peinture baroque, il ne craint ni le format, ni la force des images, et se place sous la protection et dans la parenté de Rubens pour entreprendre et produire des interventions artistiques dans le champ de l’économie.


Mais j’attribue à Jean Pierre Müller, bruxellois de naissance, une filiation avec les peintres fauves brabançons, Edgard Tytgat et Rik Wouters. Si Tytgat avait créé un univers poétique en maitrisant la gravure sur bois au début du 20ème siècle, Jean Pierre Müller explore toutes les techniques de la sérigraphie et de l’image imprimée, mais il s’échappe de l’atelier où « s’enchaînait » Tytgat pour rechercher, collecter, classer et organiser des signes et des images dont il fera un tableau. De Rik Wouters, il tient une énergie joyeuse et affiche une peinture pleine de santé. Rik peignait sa compagne Nel dans le jardin de Watermael-Boitsfort avec l’apparente insouciance et la fraîcheur qu’un être vivant issu du monde animal ressent dans une nature généreuse et gourmande.


Mais attention ! Le travail de Jean Pierre Müller n’est pas que formes et couleurs joyeuses.


Notre peintre donne du pain à ceux qui ont faim de peinture. Si vous attendez beaucoup de la peinture, Jean Pierre sera votre homme. Sa peinture n’est pas destinée à orner sagement les murs qui seraient le théâtre muet de la conclusion de nos profitables petites affaires. Sa peinture est celle d’un citoyen du monde engagé. Mais ses propositions sont formulées avec tact. Il ne nous impose pas des images fortes et univoques sous lesquelles nous ne pourrions que nous prosterner. Il invite le regardeur sur un terrain dans lequel il pourra « manger » ce qu’il souhaite, soit se repaître de couleurs et de formes, soit laisser l’image opérer comme le déclencheur d’une pensée ou d’une remise en question : des sensations ou des doutes, que nous avons peut-être déjà ressentis, mais que sa peinture ramène au-devant de nous. Ce père blanc, était-ce un de mes parents ? Cette main coupée, symbole de la ville d’Anvers, pourquoi est-elle associée à notre présence au Congo?


Jean Pierre Müller utilise aujourd’hui le voile, matériau léger, parfois presque transparent, qui lui permet d’évoquer la transformation, l’écoulement du temps, l’éveil des consciences, le sens de l’histoire, mais sans tout écraser. Il nous permet ainsi d’apprécier la force et - osons le mot - la beauté des figures qu’il convoque et entremêle.