La marche mémorielle de Jean Pierre Müller

de Christophe Veys

La pratique de Jean Pierre Müller est traversée - comme son auteur – par une gourmandise pour un nombre important de territoires (musique, histoire, culture populaire et mythologique, …). Cette appétence se manifestait principalement par une esthétique de la surcharge, du débordement, de l’accumulation. L’usage de supports textiles a permis de conserver ces caractéristiques mais en y ajoutant de la transparence, de la délicatesse contrebutant (comme on le dit d’une arche dans l’architecture gothique) de la sorte la sensation de lourdeur qui pouvait, parfois, mettre à distance de son travail certain visiteur dont j’étais. Ici, on est tout à coup attentif à la variété des traitements de la ligne dans ses dessins, aux motifs, au soin que Jean Pierre Müller met à équilibrer le rapport texte-image et à la couleur.


Chaque étoffe a sa propre capacité à laisser le regard la traverser ou non. L’artiste joue savamment des différentes propriétés : une brillance, un satiné, un effet de motif, un tombé spécifique. Autant de raisons de les utiliser comme de bienveillants adjuvants. Des dialogues s’établissent par superpositions. Une image entre en relation avec une autre malgré leurs origines géographiques et temporelles variées. Se tissent alors différentes expériences, des rencontres d’affinités et de sens. L’usage des étoffes lui permet la constitution d’autels fragiles et recomposables en séquences. Ils témoignent des regards sur l’Histoire. De croisements, d’actes de cruauté, de découvertes, de barbaries.


Un autre lien, moins immédiat, la question de l’espace. Il m’a toujours semblé qu’on ne marchait pas aux Drapiers comme dans d’autres lieux d’art contemporain. En effet, une ruelle relie les deux salles d’expositions, le pas s’y transforme. Il quitte la flânerie pour basculer vers la marche. De nombreuses images reprises par Jean Pierre Müller représentent des êtres marchants (files de prisonniers entravés, militaires, corps expéditionnaires, …) et, s’ils ne se meuvent pas, du moins ils incarnent l’idée de voyages (Christophe Colomb, des missionnaires, des croisés, …). L’ambivalence de ces figures n’est bien entendu pas légère. Ils ne partent pas en pique-nique. Les images gentillettes n’ont pas de place dans le travail. Ici l’on coupe des mains, on les lance, des enfants se font dévorer par des dieux, des illustrations d’entraves s’y devinent.


Ce qui pourrait passer pour un catalogue à charge du passé colonial de notre pays est en fait beaucoup moins univoque. L’ensemble, transfiguré par la maîtrise des éléments constitutionnels du travail, apparaît volontairement déterminé par une forme de beauté. Ainsi s’affirme l’humanité tout entière comme un liant. Celle d’une marche dont l’objectif serait probablement une rencontre. Celle-ci ne nierait aucun pan de nos histoires, nos drames et nos chances et concourrait à tisser un tableau dense, aux strates variées et surprenantes, à la profondeur sans cesse porteuse de surprises et de nouvelles imbrications.


Les figures masculines dominent par leur nombre. C’est le reflet d’une humanité à l’histoire dramatiquement peu égalitaire en terme de genres. Les femmes y sont méditatives, mélancoliques ou aux aguets. C’est le cas de ces deux jeunes filles qui reviennent régulièrement dans les compositions. Il s’agit des filles de l’artiste. Elles sont mises en scènes comme deux figures de la vigilance. Car c’est aussi cela que pointe le travail : une forme de concentration à veiller à la mémoire du monde dans tout ce qu’elle a de délicat, de précieux mais aussi de violent, d’horrible. Le tour de force réside donc à nous donner autant de plaisir à le contempler qu’à nous questionner sur ces histoires. C’est probablement l’un des rôles de l’artiste de nous mettre face à ce qui longtemps nous a fait pudiquement détourner la tête.